L'innovation clinico-organisationnelle dans les organisations de santé

par Jean-Louis Denis | mai 01, 2001

Principales Implications pour les décideurs

Le secteur de la santé est caractérisé par une dynamique d'innovation très forte. Quels facteurs poussent ou limitent l'adoption des innovations et quel est le rôle des données probantes dans ce processus? Pourquoi des innovations peu supportées par les évidences peuvent-elles être largement adoptées alors que d'autres bien appuyées par les évidences restent peu adoptées ?

L'étude révèle que :

  • La diffusion et l'adoption des innovations cliniques et organisationnelles sont influencées par des acteurs (cliniciens, administrateurs, patients, etc.) qui ne perçoivent pas les bénéfices et les risques associés de la même manière.
  • Les évidences scientifiques portent généralement sur le " noyau dur " d'une innovation (p. ex. : l'efficacité d'un médicament) alors qu'il n'existe souvent que peu ou pas d'évidences sur les stratégies à développer pour favoriser la mise en œuvre des innovations (p. ex. : le processus d'apprentissage d'une nouvelle technique chirurgicale complexe).
  • Pour intervenir efficacement en vue d'influencer les pratiques cliniques, les décideurs et gestionnaires doivent tenir compte des perceptions des acteurs. Ils doivent également tenir compte du statut accordé par ces acteurs aux " données probantes ", de leurs intérêts et des valeurs mises en jeu par les innovations.
  • Les organisations auraient avantage à développer des stratégies pour encourager les milieux cliniques à discuter explicitement des bénéfices et désavantages que comportent pour les patients, les cliniciens et les organisations l'adoption d'une innovation.
  • Les organisations et les professionnels doivent faire preuve d'une certaine vigilance pour favoriser des processus d'apprentissage " contrôlés " visant à limiter les risques pour les patients et maximiser les bénéfices d'une innovation clinique.

Sommaire

Pour mieux encadrer la diffusion des innovations cliniques, plusieurs suggèrent de s'appuyer sur un modèle de pratique fondé sur les données probantes (evidence-based medicine). De tels propos soulignent l'importance de mieux comprendre ce qui pousse ou limite l'adoption des innovations et la place que jouent les données probantes dans ces processus. Pour ce faire, nous avons réalisé une recherche guidée par les quatre questions suivantes :

  1. Pourquoi des innovations peu supportées par les évidences peuvent-elles être largement adoptées tandis que d'autres, bien appuyées par les évidences, restent peu adoptées ?
  2. Quelle est la nature des évidences qui sont considérées dans les processus d'adoption des innovations ?
  3. En quoi les relations entre acteurs et organisations du système de santé favorisent-elles ou inhibent-elles l'adoption de certaines innovations ?
  4. Quel peut être le rôle de stratégies délibérées en vue de promouvoir une pratique fondée sur les données probantes dans le processus d'adoption des innovations ?

Implications pour la gestion des innovations

Les décideurs et gestionnaires qui veulent intervenir pour influencer les pratiques doivent tenir compte des perceptions des acteurs. Ils doivent également tenir compte du statut accordé par ces acteurs aux " données probantes ", de leurs intérêts et des valeurs mises en jeu par des innovations. La distribution des bénéfices et des risques entre acteurs pourrait expliquer en partie des phénomènes d'adoption qui peuvent sembler " irrationnels ". Cette distribution offre également un mécanisme potentiel d'intervention pour assurer l'adoption de pratiques propices à l'amélioration du système de santé. En agissant sur cette distribution des risques et bénéfices, il serait peut-être possible de stimuler l'adoption de certaines innovations et de mieux contrôler la diffusion d'autres.

Il faut aussi tenir compte de la capacité variable des cliniciens et des gestionnaires pour faire une appréciation critique des évidences scientifiques disponibles. C'est en partie pourquoi différentes personnes vont identifier des sources légitimes différentes pour les données qu'ils vont considérer probantes (p. ex. : un milieu clinique réputé, un clinicien perçu comme un leader, des revues scientifiques, des congrès, etc.).

L'analyse a permis de relever 5 dilemmes dans la régulation des nouvelles technologies et pratiques en santé :

Dilemme # 1 : La diffusion et l'adoption d'innovations cliniques doivent s'appuyer d'un point de vue rationnel sur des évidences scientifiques solides et bien circonscrites. Par ailleurs, les évidences s'inscrivent dans une dynamique sociale complexe, ce qui implique que les acteurs et les organisations ne vont pas statuer de façon identique sur la nature d'une évidence et sur sa portée.

Dilemme # 2 : Le modèle des pratiques fondées sur les données probantes accorde un poids prédominant aux évidences scientifiques dans la diffusion et l'adoption d'innovations cliniques. Les évidences scientifiques associées à une innovation clinique sont toujours partielles, ce qui implique que la diffusion et l'adoption d'innovations cliniques s'accompagnent inévitablement d'une négociation de la nature véritable d'une innovation et des adaptations requises pour l'implanter.

Dilemme # 3: La diffusion et l'adoption d'innovations cliniques sont généralement abordées comme un problème rationnel de mise en conformité des pratiques avec des standards ou des normes. La rétention des innovations cliniques va dépendre aussi de facteurs idéologiques, des intérêts des acteurs et des organisations concernés.

Dilemme # 4 : La diffusion et l'adoption d'innovations cliniques exigent de façon variable des périodes d'expérimentation. L'expérimentation peut engendrer des risques et limiter les bénéfices d'une innovation clinique.

Dilemme # 5 : La diffusion et l'adoption d'innovations cliniques s'accompagnent souvent de pressions en faveur de la standardisation. Celle-ci implique que tous (les acteurs et les organisations) soient d'accord, ce qui n'est pas nécessairement conforme à une dynamique innovante.

De façon générale, ces dilemmes suggèrent que le processus de diffusion et d'adoption des innovations cliniques s'apparente à un processus rationnel dans des circonstances très particulières. Ainsi, la probabilité d'adoption des innovations cliniques sera plus élevée lorsque :

  • les intérêts et les valeurs des acteurs, des groupes et des organisations peuvent être reconnus explicitement et, jusqu'à un certain point, sont satisfaits; et
  • ceux-ci sont en mesure de valoriser leur préférence et d'établir des compromis.

Il semble que les acteurs, les groupes et les organisations accordent une place plus importante aux évidences scientifiques lorsque celles-ci appuient le bien-fondé d'une innovation. Par contre, dans un contexte où un ensemble d'autres facteurs sociaux et organisationnels militent en faveur d'une innovation clinique, il est peu probable que celle-ci se répande avec un rapport chronologique serré avec les évidences disponibles.

Dans ce cas, il peut y avoir des effets de modes du style " tout le monde le fait, il faut aussi le faire " où la présence de pressions coercitives importantes - par exemple le risque de perdre un marché - peut suffire à promouvoir une innovation. Une telle dynamique peut s'accompagner d'un positionnement différent des évidences. Celles-ci pourraient surgir en cours de processus pour alerter les acteurs des risques que peuvent représenter leurs nouvelles pratiques.

Approche

L'analyse a porté sur le processus de diffusion de quatre innovations cliniques ayant des conséquences organisationnelles :

  • Le premier cas concerne l'utilisation des héparines à faible poids moléculaire (HFPM) pour le traitement des thrombophlébites profondes. Il s'agit d'une nouvelle pratique pour laquelle les données probantes sont bien établies et pour laquelle l'adoption semble avoir été rapide (un cas de " succès ").
  • Le deuxième cas concerne une procédure chirurgicale, la cholécystectomie laparoscopique. Il s'agit d'un cas de " sur-adoption " où la courbe de diffusion a nettement devancé l'émergence de données probantes
  • Le troisième cas concerne les hémodialyseurs réutilisables. Il s'agit d'un cas ambiguë pour lequel le processus de diffusion peut être décrit comme " prudent ".
  • Le quatrième cas, qualifié initialement de " sous-adoption ", est le suivi intensif en communauté pour des patients atteints de troubles psychiatriques graves.

Les quatre cas ont été choisis en collaboration avec un comité d'experts afin de couvrir les différentes possibilités en termes de vitesse d'adoption (rapide et lente) et de disponibilité des données probantes (précoce, tardive ou ambiguë).

Pour chaque cas, l'état des évidences disponibles et le processus d'adoption à travers la région de Montréal ont été examinés en s'appuyant sur des données statistiques et sur 63 entrevues en profondeur. L'analyse a été réalisée en deux temps : d'abord, en identifiant les enjeux spécifiques soulevés par chacun des cas; ensuite, en comparant les cas entre eux.