Mythe : Les médecins diplômés à l'étranger sont la solution à la pénurie de médecins dans les régions mal desservies

par admin admin | mai 13, 2013
Les régions rurales et éloignées connaissent une pénurie de personnel de la santé, de médecins surtout. Pour pallier le manque de médecins dans les régions rurales et isolées, certaines provinces, territoires et autorités sanitaires locales recrutent des médecins formés et diplômés à l'étranger. Malheureusement, nombreux médecins diplômés à l'étranger à quitter les communautés éloignées une fois leur permis d'exercice en poche, ce qui entraîne des taux élevés de rotation dans ces localités.
La fin d'un mythe - May 2013

Si vous êtes l'un des nombreux Canadiens sans médecin de famille, vous savez combien cette situation peut être difficile. Ce problème est particulièrement préoccupant dans les régions rurales et éloignées1,2 qui connaissent une pénurie de personnel de la santé, de médecins surtout. Bien que ces régions regroupent 22 p. 100 de la population canadienne, elles sont desservies par moins de 10 p. 100 des généralistes et 2 p. 100 des spécialistes.3 Le Canada compte en moyenne un médecin pour environ 450 habitants, et cette densité peut descendre jusqu'à un pour 3 000 dans certaines régions reculées.1 À ce constat s'ajoute le fait que les résidents des zones rurales et éloignées ont des problèmes de santé souvent plus importants que leurs compatriotes citadins, tels que des taux plus élevés de maladies chroniques, de traumatismes et une moins bonne santé mentale.4

Pour pallier le manque de médecins dans les régions rurales et isolées, certaines provinces, territoires et autorités sanitaires locales recrutent des médecins formés et diplômés à l'étranger. Ceux-ci sont souvent affectés à des postes temporaires dans des collectivités mal desservies en attendant d'obtenir leur certification professionnelle et leurs documents d'immigration.5 Malheureusement, les médecins diplômés à l'étranger ne constituent pas la solution miracle tant espérée. Ils sont en effet nombreux à quitter les communautés éloignées une fois leur permis d'exercice en poche, ce qui entraîne des taux élevés de rotation et une récurrence des problèmes de santé dans ces localités.

RECRUTEMENT À DISTANCE

Les médecins diplômés à l'étranger représentent une part importante de l'ensemble des médecins canadiens. À l'échelle du pays, 25 p. 100 environ des praticiens ont reçu leur formation dans d'autres pays.6 Il existe actuellement deux voies principales pour recruter des médecins étrangers dans les communautés rurales et isolées : le permis d'exercice temporaire et la promesse de service post-formation. Dans les deux cas, les médecins acceptent de travailler pendant plusieurs années dans des secteurs mal desservis avant de recevoir leur permis d'exercice au Canada.7,8

TAUX DE RÉTENTION DÉCEVANTS

Le recrutement de médecins diplômés à l'étranger est, au mieux, une solution provisoire et partielle à la pénurie de médecins dans les régions rurales et éloignées.5 L'idée d'un service rural obligatoire était d'inciter les médecins à établir leur pratique de façon durable dans les collectivités locales, mais cela ne fonctionne pas toujours. Une fois que les médecins diplômés à l'étranger obtiennent leur permis d'exercice ou leur promesse de service post-formation, ils peuvent exercer n'importe où au Canada, et beaucoup déménagent à ce moment-là vers des centres urbains.7 De nombreuses régions isolées subissent alors une rotation rapide de médecins.

Dans d'autres cas, les médecins recrutés par le biais d'un permis temporaire cessent d'exercer au Canada. Une étude menée à Terre-Neuve-et-Labrador sur les médecins diplômés à l'étranger ayant obtenu un permis d'exercice provisoire révèle que moins de 40 p. 100 des médecins accrédités entre 2002 et 2006 étaient encore inscrits au tableau de l'ordre des médecins du Canada.5 D'autres études indiquent que moins de 20 p. 100 des médecins pratiquent encore dans la même province cinq ans après avoir obtenu leur permis d'exercice.9,10 Sur l'ensemble des médecins étrangers qui se sont installés au Canada, 76,7 p. 100 l'ont fait dans une communauté urbaine [population d'au moins 10 000 habitants].11

SURMONTER LE DÉFI RURAL

Plusieurs facteurs contribuent aux difficultés des zones rurales et éloignées à retenir les médecins, notamment la surcharge de travail, l'isolement professionnel et les choix limités de carrière.9 Les considérations personnelles constituent aussi des obstacles importants, y compris l'insuffisance des possibilités de scolarisation et des ressources culturelles et religieuses.9,12 Les perspectives de réalisation professionnelle et sociale des conjoints peuvent également se révéler inadéquates et nuire à la rétention des médecins à long terme dans les régions éloignées.12

S'il est vrai que ces barrières contribuent aux faibles taux de rétention, il est possible d'améliorer la situation. Des recherches laissent entendre que la formation médicale en milieu rural pourrait jouer un rôle important dans la décision d'un médecin d'exercer dans ce type de région.13 L'exposition des étudiants des régions urbaines à des expériences de vie et d'apprentissage en milieu rural pourrait développer leur intérêt pour la pratique médicale rurale.13

Les taux de rétention pourraient s'améliorer de façon significative si l'on encourageait les jeunes des régions rurales à poursuivre des études médicales — seuls 11 p. 100 environ des étudiants en médecine sont actuellement originaires de ces régions.14 Une étude de 2005 indique que les médecins exerçant en milieu rural ont 2,4 fois plus de chances de provenir d'une communauté rurale que leurs collègues des milieux urbains.13 Ces données portent à croire que la pénurie de professionnels de la santé en milieu rural pourrait, contrairement à nos prédictions, se résoudre davantage à l'échelle du pays que par le recrutement à l'étranger. L'amélioration des services d'aide communautaire et financière aux étudiants des milieux ruraux pourrait grandement favoriser le recrutement et la rétention des médecins dans ces régions.15

CONCLUSIONS

Les taux de rotation et coûts de recrutement élevés ont mis fin à l'emploi de médecins étrangers pour pallier de façon durable la pénurie de professionnels de la santé dans les régions rurales du Canada. Le pays souffre d'une répartition inégale de ses médecins plutôt que d'une pénurie absolue16 et le recrutement en milieu rural peut tout simplement aggraver le problème. Le faible nombre de médecins étrangers qui demeurent dans des communautés rurales après avoir obtenu leur certification accroît les inégalités de répartition. Le principal obstacle au maintien d'un bassin suffisant de personnel de la santé dans les régions éloignées n'est pas le recrutement, mais la rétention. Les données probantes semblent indiquer que le moyen le plus fiable d'attirer et de garder les médecins en milieu rural est de recruter dans les facultés de médecine des étudiants originaires de ces régions et de les exposer de façon prolongée durant leur formation aux défis particuliers de la pratique rurale.17 L'apport d'un soutien accru à ces médecins pourrait favoriser leur maintien en milieu rural, réduire la dépendance à l'égard des diplômés étrangers et le manque de personnel de la santé dans les régions éloignées.

La production de cet article À bas les mythes a été rendue possible grâce à une contribution financière du Réseau canadien sur les ressources humaines en santé.

RÉFÉRENCES

1. Wilson, P. (2011). Somebody call a doctor. Ottawa: Center for the North.(http://www.centreforthenorth.ca/blogs/herethenorth/somebodycalladoctor).
2. Dussault, G. & Franceschini, M. (2006). Not enough there, too many here: understanding geographical imbalances in the distribution of the health workforce. Human Resources for Health, 4(12), DOI: 10.1186/1478-4491-4-12
3. Centre canadien de collaboration sur les effectifs médicaux. (2012). Les effets médicaux au Canada. Quelques données pour 2012. (http://www.cma.ca/multimedia/CMA/Content_Images/Policy_Advocacy/Policy_Research/19-PhysFacts2012-F.pdf).
4. Initiative sur la santé de la population canadienne. (2006). Comment se portent les Canadiens vivant en milieu rural? Une évaluation de leur état de santé et des déterminants de la santé. Un rapport de l’initiative « Les collectivités rurales au Canada : Comprendre la santé rurale et ses déterminants ». Ottawa, Canada : Institut canadien d’information sur la santé. (http://www.phac-aspc.gc.ca/publicat/rural06/pdf/rural_canadians_2006_report_f.pdf).
5. Audas, R., Ryan, A., & Vardy, D. (2009). Where did the doctors go? A study of retention and migration of provisionally licensed international medical graduates practising in Newfoundland and Labrador between 1995 and 2006. Canadian Journal of Rural Medicine, 14(1), 21-24.
6. Walsh, A., Banner, S., Schabort, I., Amson, H., Bowmer, M.I., & Granata, B. (2011). International medical graduates - current issues. The Future of Medical Education in Canada: Postgraduate Project. (http://www.afmc.ca/pdf/fmec/05_Walsh_IMG%20Current%20Issues.pdf).
7. Vardy, D., Ryan, A., & Audas, R. (2008). Provisionally licensed international medical graduates: Recruitment and retention in Newfoundland and Labrador. In our diverse cities, 109-114.
8. Conseil médical du Canada. (2012). Information pour les diplômés internationauxen médecine. (http://www.mcc.ca/fr/imgs.shtml).
9. Dove, N. (2009). Can international medical graduates help solve Canada’s shortage of rural physicians? Canadian Journal of Rural Medicine, 14(3), 120-123.
10. Stenerson, H., Davis, P, Labash, A., & Procyshyn, M. (2009). Orientation of international medical graduates to Canadian medical practice. The journal of continuing higher education, 57(1), 29-34.
11. Mathews, M., Edwards, A., & Rourke, J. (2008). Retention of provisionally licensed international medical graduates: a historical cohort study of general and family physicians in Newfoundland and Labrador. Open Medicine, 2(2).
12. Mayo, E. & Mathews, M. (2006). Spousal perspectives on factors influencingrecruitment and retention of rural family physicians. Canadian Journal of Rural Medicine, 11(4), 271-276.
13. Rourke, J. (2005). Relationship between practice location of Ontario family physicians and their rural background or amount of rural medical education experience. Canadian Journal of Rural Medicine, 10(4), 231-239.
14. Rourke, J. (2008). Increasing the number of rural physicians. Canadian Medical Association Journal, 178(3), 322-325.
15. Société de la médecine rurale du Canada. (2004). Admission of rural origin students to medical school: Recommended strategies.(http://www.cfpc.ca/uploadedFiles/Resources/Resource_Items/Health_Professionals/AdmissionRuralOrigin.pdf).
16. Fondation canadienne pour l’amélioration des services de santé. (2012). Mythe : Le Canada a besoin de plus de médecins. À bas les mythes. (http://www.cfhi-fcass.ca/PublicationsAndResources/Mythbusters/ArticleView/12-05-29/80fe1ee3-444d-4114-b9ee-d9da20439293.aspx).
17. Goertzen, J. (2005). The four-legged kitchen stool: Recruitment and retention ofrural family physicians. Canadian Family Physician, 51, 1181-1183.