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Mythe: Redéfinir la maladie mentale comme une «maladie du cerveau» réduit la stigmatisation

by Joanna Cheek | juin 04, 2012
Cet article d’À bas les mythes examine la croyance que l’on peut réduire la stigmatisation en soulignant la nature biologique de la maladie mentale. Malgré les bonnes intentions, les données probantes montrent que les campagnes de lutte contre la stigmatisation, qui insistent sur les causes biologiques de la maladie, ne se sont pas avérées efficaces et ont même accentué la stigmatisation.
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La fin d'un mythe - juin 2012

Selon les personnes atteintes de maladie mentale, la stigmatisation associée est souvent plus débilitante que la maladie même[1,2]. La stigmatisation consiste à étiqueter et cataloguer les personnes souffrant de maladie mentale comme étant « différentes » ou ayant des caractéristiques « indésirables ». Ceux qui sont stigmatisés doivent faire face non seulement à la discrimination, mais aussi à une perte de statut et de pouvoir[3]. La stigmatisation de la santé mentale a un long passé chargé d’histoire, et nous n’avons pas besoin de remonter très loin dans l’histoire du Canada pour constater qu’un diagnostic de maladie mentale signifiait l’ostracisme et l’enfermement à vie[4]. Une telle exclusion des gens de la communauté a grandement contribué à la stigmatisation : la population finissait par associer la maladie mentale à ses formes les plus extrêmes[5,6], en qualifiant les individus atteints de maladie mentale de fous, débiles ou lunatiques. Malheureusement, cette stigmatisation reste encore un problème de nos jours.

Avec l’évolution de la discipline de la psychiatrie (littéralement, le traitement médical de l’esprit), une compréhension des éléments biologiques de certaines maladies mentales a commencé à prendre racine. À partir des années 1950, on a mis au point des médicaments qui pourraient contribuer à soulager les symptômes de certaines maladies mentales[4]. On pensait qu’une compréhension biologique permettrait de réduire la stigmatisation[7], car il n’est pas juste de tenir une personne responsable d’une maladie qui est indépendante de sa volonté.

Malgré les bonnes intentions, les données probantes montrent en fait que les campagnes de lutte contre la stigmatisation qui mettent l’accent sur le caractère biologique de la maladie mentale n’ont pas été efficaces et n’ont fait qu’aggraver le problème[7-11].

UNE MALADIE COMME UNE AUTRE?

Diverses initiatives de lutte contre la stigmatisation ont fait valoir que la maladie mentale est un processus biologique, « une maladie comme une autre »[12]. Au cours des années 1990, l’Association canadienne pour la santé mentale et la National Alliance on Mental Illness aux États-Unis ont référé à la maladie mentale comme étant des troubles cérébraux dans leurs campagnes de lutte contre la stigmatisation[13, 14].

Une étude américaine a montré que même si le public a adopté une conception plus biologique de la maladie mentale en 2006 qu’en 1996, les changements d’attitudes n’étaient pas associés à la réduction de la stigmatisation[12]. Bien que la connaissance de la maladie mentale ait accru au cours de cette période, des attitudes d’intolérance s’empiraient. Une enquête allemande a tiré des conclusions similaires : le désir d’une distance sociale des personnes souffrant de schizophrénie a augmenté en 2001 comparativement à 1990, ce qui coïncidait d’ailleurs avec l’acceptation de plus en plus répandue par le public des causes biologiques de la maladie mentale[7].

Alors pourquoi les maladies mentales ne sont-elles pas des maladies comme les autres? Selon les données probantes, bien que le public ait moins tendance à mal juger les personnes en raison de leur maladie mentale biologiquement déterminée[7], l’idée même qu’ils puissent agir à leur insu sème la crainte de leur imprévisibilité, d’où la perception que les malades mentaux sont dangereux[8-11, 15] et qu’ils sont à éviter[7, 11, 16-18]. Des explications biologiques peuvent également inculquer une attitude de « nous et eux » qui voit les personnes atteintes de maladie mentale comme étant fondamentalement différentes[19]. Par exemple, une enquête de 2008 auprès des Canadiens[20] a constaté que :

  • 42 p. 100 ne se socialiseraient plus avec un ami ayant reçu un diagnostic de maladie mentale;
  • 55 p. 100 ne se marieraient pas avec une personne atteinte de maladie mentale;
  • 25 p. 100 auraient peur de côtoyer une personne atteinte de maladie mentale;
  • 50 p. 100 ne diraient pas à des amis ou des collègues qu’un membre de leur famille est atteint de maladie mentale.

De même, les maladies mentales sont considérées comme étant moins réactives aux traitements[21], plus persistantes et plus graves[22] lorsqu’elles sont définies en tant que maladies biologiques, ce qui pourrait laisser entendre que les personnes souffrant de maladies mentales seraient incurables, et ce qui contribue, par conséquent, à des attitudes stigmatisantes[21].

IL NE S’AGIT PAS D’UN MODÈLE BIO-BIO-BIO

Alors que pouvons-nous faire pour réduire la stigmatisation de la maladie mentale? Malgré l’accent mis récemment sur le modèle biologique, la recherche continue à soutenir un modèle bio-psycho-social selon lequel la maladie mentale résulte de l’interaction entre divers facteurs environnementaux, l’expérience de vie et la prédisposition génétique[23]. La science renforce notre compréhension de l’importante action réciproque entre les gènes et l’environnement, ce qui démontre que de nombreuses variables environnementales, telles que l’environnement de la petite enfance, jouent un rôle notable dans la façon dont les gènes sont exprimés[24, 25].

En outre, des facteurs comme le stress chronique, le fait de vivre en milieu urbain, l’immigration, des événements traumatisants de la vie et l’usage de drogues illicites peuvent accroître la vulnérabilité d’une personne aux maladies mentales[26]. Présenter la maladie mentale dans le contexte de ces agents stressants psychologiques et sociaux normalise les symptômes, ce qui crée une perception publique plus saine de la maladie mentale[21, 27]. La façon dont les Forces canadiennes définissent la maladie mentale en est un bon exemple concret : la dépression et le stress post-traumatique causés par la guerre sont considérés comme étant des « blessures » mentales et liées au stress opérationnel[28]. La littérature internationale montre également que l’éducation axée sur les rapports directs – des personnes souffrant de maladie mentale partagent leurs histoires personnelles de maladie, de stigmate et de rétablissement – est l’une des pratiques les plus prometteuses pour réduire la stigmatisation[29, 30].

CONCLUSION

La maladie mentale qui est le résultat de l’interaction de facteurs génétiques, biologiques, psychologiques et environnementaux, est un concept bien accepté et largement décrit par le modèle bio-psycho-social. Des initiatives de lutte contre la stigmatisation devraient insister sur des aspects psychologiques et sociaux de la maladie mentale en plus des facteurs biologiques. Cette définition donne une explication précise et moins stigmatisante des causes de la maladie mentale. Reconnaître que les gens peuvent se rétablir et y parviennent est peut-être le moyen le plus important de mettre fin à des attitudes et comportements stigmatisants « nous et eux » auxquels sont trop souvent confrontées les personnes souffrant de maladie mentale. Travailler pour changer ces attitudes permettra d’améliorer non seulement l’équité envers les personnes atteintes d’une maladie mentale, mais aussi la qualité de vie de ces dernières et des membres de leur famille.

Le présent numéro d’À bas les mythes est fondé sur un article de la récipiendaire du prix À bas les mythes 2012, Dre Joanna Cheek. Ce prix est coparrainé par la Commission de la santé mentale du Canada. Dre Cheek est une résidente de 5e année en psychiatrie à l’Université de la Colombie-Britannique.

RÉFÉRENCES

1. Kirby, M. et W. Keon (2006). De l’ombre à la lumière, rapport du Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie.

2. Commission de la santé mentale du Canada (2009). Vers le rétablissement et le bien-être – Cadre pour une stratégie en matière de santé mentale au Canada. Extrait de : http://www.parl.gc.ca/Content/SEN/Committee/391/soci/rep/rep02may06-f.htm

3. Link, B. et J. Phelan (2006). « Stigma and its Public Health Implications », Lancet, vol. 367, p. 528-529.

4. Kirby, M. (2004). Santé mentale, maladie mentale et toxicomanie : Aperçu des politiques et des programmes au Canada, Rapport 1 - L’honorable Michael J. L. Kirby, président et l’honorable Wilbert Joseph Keon, vice-président, Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie.

5. Arboleda-Florez, J. (2003). « Considerations on the stigma of mental illness », The Canadian Journal of Psychiatry, vol. 48, no 10, p. 645-650.

6. Mulvale, G., J. Abelson et P. Goering (2007). « Mental health service delivery in Ontario, Canada: how do policy legacies shape prospects for reform? », Health Economics, Policy and Law, vol. 2, no 4, p. 363-389.

7. Angermeyer, M. et H. Matschinger (2005). « Causal beliefs and attitudes to people with schizophrenia: trend analysis based on data from two population surveys in Germany », British Journal of Psychiatry, vol. 186, no 3, p. 331–334.

8. Read, J. et A. Law (1999). « The relationship of causal beliefs and contact with users of mental health services to attitudes to the ‘mentally ill’ », International Journal of Social Psychiatry, vol. 45, no 3, p. 216-229.

9. Read, J. et N. Harre (2001). « The role of biological and genetic causal beliefs in the stigmatization of ‘mental patients’ », Journal of Mental Health, vol. 10, no 2, p. 223-235.

10. Walker I. et J. Read (2002). « The differential effectiveness of psychosocial and biogenetic causal explanations in reducing negative attitudes toward “mental illness” », Psychiatry, vol. 65, no 4, p. 313-325.

11. Schnittker, J. (2008), « An uncertain revolution: Why the rise of a genetic model of mental illness has not increased tolerance », Social Science & Medicine, vol. 67, no 9, p. 1370 1381.

12. Pescosolido, B., J. Martin, J.S. Long, T. Medina, J. Phelan et B. Link (2010). « “A Disease Like Any Other”? A Decade of Change in Public Reactions to Schizophrenia, Depression, and Alcohol Dependence », The American Journal of Psychiatry, vol. 167, no 11, p. 1321 1330.

13. Association canadienne pour la santé mentale. Brain Illnesses: Anxiety and Depression. Extrait de http://www.cmha.ca/highschool/brainillnesses.pdf

14. National Alliance on Mental Illness (1997). « NAMI Derides Special Interests for Continued Opposition to Landmark Anti-Discrimination Legislation », NAMI Newsroom. Extrait de http://www.nami.org/Template.cfm?Section=Press_Release_Archive&template=/contentmanagement/ contentdisplay.cfm&ContentID=5548&title=JAMA%20Paper%20Shows%20That%20 Mental%20Health%20Parity%20is%20Affordable

15. Jorm, A.F. et K.M. Griffiths (2008). « The public’s stigmatizing attitudes towards people with mental disorders: how important are biomedical conceptualizations? », Acta Psychiatrica Scandinavica, vol. 118, no 4, p. 315-321.

16. Lauber, C., C. Nordt, L. Falcato et W. Rössler (2004). « Factors influencing social distance toward people with mental illness », Community Mental Health Journal, vol. 40, no 3, p. 265 274.

17. Dietrich, S., M. Beck, B. Bujantugs, D. Kenzine, H. Matschinger et M.C. Angermeyer (2004). « The relationship between public causal beliefs and social distance toward mentally ill people », The Australian and New Zealand Journal of Psychiatry, vol. 38, no 5, p. 348-54.

8. Rüsch, N., A. Todd, G. Bodenhausen et P. Corrigan, P. (2010). « Biogenetic models of psychopathology, implicit guilt, and mental illness stigma », Psychiatry Research, vol. 179, no 3, p. 328-332.

19. Phelan, J.C. (2002). « Genetic bases of mental illness – a cure for stigma? », Trends in Neuroscience, vol. 25, no 8, p. 430-431.

20. Association médicale canadienne (2008). 8e Bulletin national annuel sur la santé. Extrait de http://www.cma.ca/multimedia/CMA/Content_Images/Inside_cma/Annual_Meeting/2008/ GC_Bulletin/National_Report_Card_FR.pdf

21. Lam, D.C. et P. M. Salkovskis (2007). « An experimental investigation of the impact of biological and psychological causal explanations on anxious and depressed patients’ perception of a person with panic disorder », Behavior Research & Therapy, vol. 45, no 2, p. 405 411.

22. Phelan, J.C. (2005). « Geneticization of deviant behavior and consequences for stigma: the case of mental illness », Journal of Health and Social Behaviour, vol. 46, no 4, p. 307 322.

23. Sadock, B. et V. Sadock (2007). Synopsis of Psychiatry (10e édition), Lippincott : Williams & Wilkins.

24. Rutter, M. (2002). « The interplay of nature, nurture, and developmental influences: the challenge ahead for mental health », Archives of General Psychiatry, vol. 59, no 11, p. 996 1000.

25. National Scientific Council on the Developing Child. (2010). Early Experiences Can Alter Gene Expression and Affect Long-Term Development: Working Paper No. 10. Extrait de http://developingchild.harvard.edu/resources/reports_and_working_papers/working_papers/wp10/

26. Austin, J. et W. Honer (2004). « The potential impact of genetic counseling for mental illness », Clinical Genetics, vol. 67, no 2, p. 134-142.

27. Mehta, S.I. et A. Farina (1997). « Is being ‘sick’ really better? Effect of the disease view of mental disorder on stigma », Journal of Social and Clinical Psychology, vol. 16, no 4, p. 405 419.

28. Défense nationale et les Forces canadiennes (2009). L’état actuel des soins de santé mentale dans les Forces canadiennes, Ottawa (Canada). Extrait de http://www.comfec.forces.gc.ca/pa-ap/ nr-sp/doc-eng.asp?id=2844

29. Commission de la santé mentale du Canada (2012). Changer les orientations, changer des vies : Stratégie en matière de santé mentale pour le Canada, Ottawa (Canada). 123 pages. Extrait de http://strategie.commissionsantementale.ca/

30. Stuart, H., M. Koller, R. Christie et M. Pietrus (2011). « Reducing mental health stigma: A case study », Healthcare Quarterly, vol. 14, no 2, p. 40-49.