Mythe : Le Canada a besoin de plus de médecins

by Jaclyn DesRoches | mai 29, 2012
Cet article d’À bas les mythes remet en question la croyance que le Canada subit une pénurie de médecins. Or, bien que l’accès aux médecins soit effectivement un problème dans certaines régions, il semble qu’il y a plus que suffisamment de médecins dans d’autres. Bref, nous n’avons pas à nous préoccuper de la pénurie des médecins, mais plutôt de leur répartition.
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La fin d'un mythe - mai 2012

Pour les médias ainsi que pour les groupes de réflexion et derevendication, les problèmes des systèmes de santé du Canadasont attribuables au nombre insuffisant de médecins. Ils nouspréviennent, à l’occasion, que la « crise de médecin » ne fait ques’amplifier[1]. Pour plus de quatre millions de Canadiens qui n’ontpas de médecin de famille, ces avertissements deviennentréalité[2]. Aussi, compte tenu des données probantes surl’importance de l’accès à un médecin de famille[3], le public a-t-ille droit d’être préoccupé par la pénurie présumée.Il est vrai que, s’agissant de l’accès, les systèmes de santé auCanada laissent à désirer, mais les problèmes tiennent plus à lafaçon dont nous organisons les soins et répartissons lesressources dont nous disposons, qu’au manque de ces dernières.Or, les médecins ne font pas exception. À l’instar de nombreuxproblèmes liés aux services de santé canadiens, l’accès auxmédecins est une question complexe. Une simple augmentationdu nombre de médecins ne prend pas en considération ladisparité de leur répartition.

HAUSSE DU NOMBRE DE MÉDECINS,ET PUIS?

Il est possible que les médecins au Canada soient plus dispersésdans certaines régions qu’au Danemark, par exemple, mais iln’en demeure pas moins que leur nombre est à la hausse. En2010, le Canada comptait un total record de 69 699 médecinsactifs et le ratio de médecins par habitant a atteint également unniveau record[4].Depuis maintenant cinq ans, la croissance du nombre demédecins a dépassé celle de la population[4]. En outre, plus demédecins sont en voie de le devenir : 2 448 nouveaux médecinssont diplômés de l’école de médecine en 2010, soit uneaugmentation de 55 % depuis 20004. La fuite de cerveauxredoutée dans le domaine médical n’a donc pas eu lieu : nousavons même gagné, par la migration, plus de médecins que nousen perdons[4, 5]. Il n’y a vraiment pas de quoi paniquer. En outre,est-il suffisant d’avoir plus de médecins que jamais?

LACUNES À COMBLER

La détermination du « bon » nombre de médecins n’est pas unetâche aisée. Elle dépend de nombreux facteurs comme la taillede la population locale et ses besoins en matière de santé, lenombre d’heures de travail des médecins, les disponibilitésd’autres praticiens de la santé, la définition des rôles dupersonnel de santé et le montant disponible, ce dernier facteurne pouvant pas être pris à la légère. Comme le nombre demédecins augmente, les dépenses pour les médecins augmententégalement[6, 7], des dépenses qui font d’ailleurs partie de celles quiconnaissent la croissance la plus fulgurante du système de santé[7],et notre système est l’un des plus coûteux[8].

Dans le passé, nous avons l’habitude de calculer le nombre de médecins nécessaires simplement en fonction des habitudes d’utilisation et de la croissance de la population. Or, nous disposons désormais d’approches plus sophistiquées[9], mais en raison de la multitude de variables, nous ne parvenons pas à nous entendre sur celles qui nous indiquent avec certitude, du moins à l’échelle pancanadienne, que nous avons le bon nombre de médecins.

En l’absence d’un accord sur le nombre, les partisans de l’augmentation du nombre de médecins soulignent que nous devons nous fixer pour cible la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), soit 3,1 médecins pour 1 000 habitants. Avec 2,4 médecins par milliers d’habitants, le Canada est « derrière » la plupart des pays européens et en dessous de la moyenne de l’OCDE. Mais vaut-il le coût de viser cet objectif? Une comparaison récente entre les membres de l’OCDE a démontré que, dans ces pays développés, il n’existe aucun lien entre le nombre de médecins par habitant à l’échelle nationale et les résultats pour la santé[10].

La plupart des pays ayant plus de médecins que le Canada, comme l’Allemagne et le Danemark, ont pourtant des niveaux de mortalité évitable inférieurs ou semblables (des personnes qui meurent de causes que de bons services de santé pourraient traiter ou prévenir). Certains d’autres pays, comme l’Australie et la France, font mieux que le Canada avec plus de médecins, tandis que le Japon fait mieux avec moins[10].

DE BONS MÉDECINS AU BON ENDROIT

S’il n’y a pas de pénurie de médecins au Canada, pourquoi est-il donc sidifficile d’en trouver un? Une des raisons est la répartition inéquitable.Alors qu’il y a 120 médecins de famille pour 100 000 personnes àMontréal, 169 à Vancouver, 160 à Toronto, 118 dans la région de Champlain (qui comprend Ottawa)[4], la région de l’Outaouais québécois(juste en face d’Ottawa, de l’autre côté de la rivière) compte 97 médecinspar millier d’habitants et l’Érié St-Clair, dans le sud de l’Ontario, 69.

Les régions rurales et éloignées souffrent le plus de la pénurie : à peineplus de 9 % des médecins exercent dans les régions rurales du Canada, oùvit environ 21 % de la population[11]. Cette situation se complique encoredavantage par le fait qu’un médecin rural sur sept dit avoir l’intention dequitter sa communauté de pratique dans deux ans[12]. Malgré ces défis, lesgouvernements provinciaux tentent de convaincre les médecins detravailler dans les communautés rurales en leur offrant des incitationsfinancières et en mettant en place des programmes d’études médicales quise concentrent sur la pratique rurale[13].

LE TRAVAIL D’ÉQUIPE FONCTIONNE

Il y a plusieurs façons prometteuses d’améliorer l’accès aux soinsprimaires dont on a tant besoin. Par exemple, le Conseil canadien de lasanté a préconisé de confier aux équipes de soins de santé primaires lessoins donnés aux personnes atteintes de maladies chroniques – commel’asthme, les maladies cardiaques et le diabète – et de troubles mentaux, ycompris la dépression[14]. En plus, le personnel des équipes tire une plusgrande satisfaction de son travail[15]. Les centres de santé communautaire(CSC) sont un autre exemple de pratique multiprofessionnelle des soinsprimaires. Les travaux récents de l’Institute for Clinical EvaluativeSciences de l’Ontario montrent que les CSC produisent également desrésultats prometteurs[16]. Pendant qu’on s’interroge toujours sur le meilleurmodèle, le message sous-jacent est clair : l’amélioration des soins (etl’accès à ces derniers) relève plus d’une question du comment les soinssont dispensés que du combien.

Par ailleurs, nous ne devrions pas oublier que pour la majorité desproblèmes pour lesquels les Canadiens consultent des médecins defamille, le personnel infirmier praticien peut fournir des soins de mêmequalité, voire meilleure [17,18].

CONCLUSION

La montée actuelle des effectifs de médecins ne peut guère faire plus qued’accroître les coûts, si on ne réussit pas à relever le double défi d’assurerune répartition plus égalitaire des médecins et d’optimiser la prestationdes soins grâce à des équipes multiprofessionnelles. L’amélioration del’accès à des soins de santé primaires et de l’efficacité de ces derniers estune question complexe qui nécessite des approches créativesd’organisation et de prestation des soins. Bien que certaines régions dupays aient besoin de plus de médecins, il ne suffit pas d’augmenter leurnombre pour combler ces lacunes. Le problème ne réside pas dans lapénurie de médecins, mais plutôt dans la façon dont on utilise lescompétences des médecins et dans le lieu de cette utilisation.

Le concept introduit dans le présent numéro d’À bas les mythes a étédéveloppé par la récipiendaire du prix À bas les mythes 2012,Mme Jaclyn DesRoches, étudiante de première année de médecine àl’Université Dalhousie à Halifax, en Nouvelle-Écosse.

RÉFÉRENCES

1. Gulli, C. et K. Lunau (2008). « Adding Fuel to the Doctor Crisis », MacLeans, tiré de http://www.macleans.ca/  
2. Statistique Canada. (2010). Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, Ottawa, tiré de http://www.statcan.gc.ca/  
3. Starfield, B., L. Shi et J. Macinko (2005). « Contribution of Primary Care to Health System and Health », The Milbank Quarterly, vol. 83, no 3, p. 457-502.
4. Institut canadien d’information sur la santé (2010). Nombre, répartition et migration des médecins canadiens 2010, Ottawa (Canada) : ICIS.
5. Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé (2008). Mythe : Exode massif des médecins canadiens vers les États-Unis, Ottawa (Canada) : FCRSS.
6. Evans, R. et K. McGrail (2008). « Richard III, Barer-Stoddart and the Daughter of Time », Healthcare Policy, vol. 3, no 3, p. 18-28.
7. Institut canadien d’information sur la santé (2011). Tendances des dépenses nationales de santé, 1975 à 2011, Ottawa (Canada) : ICIS.
8. Organisation de coopération et de développement économiques (2011). Base de données de l’OCDE sur la santé 2011. Comment le Canada se positionne, tiré de http://www.oecd.org/  
9. Tomblin-Murphy, G., R. Alder et A. MacKenzie (2008). Innovative Needs- Based Approach to Family Physician Planning-Canada, tiré de http://crmcc.medical.org/  
10. Watson, D. et K. McGrail (2009). « More doctors or better care? », Healthcare Policy, vol. 5, no 10, p. 26-31.
11. Pong, R. W. et J. R. Pitblado (2005). Répartition géographique des médecins au Canada : au-delà du nombre et du lieu, Institut canadien de l’information sur la santé, Ottawa.
12. Chauban, T. S, M. Jong et L. Buske (2010). « Recruitment Trumps Retention: Results of the 2008/09 CMA Rural Practice Survey », Canadian Journal of Rural Medicine, vol. 15, no 3, p. 101-107.
13. Rourke, J. (2008). « Increasing the number of rural physicians », Canadian Medical Association Journal, vol. 178, no 3, p. 322-325.
14. Conseil canadien de la santé (2009). Équipes à l’oeuvre : Les équipes de soins de santé primaires au Canada, Toronto.
15. Barrett, J., V. Curran, L. Glynn et M. Godwin (2007). « CHSRF Synthesis: Interprofessional Collaboration and Quality Primary Health Care ».
16. Glazier, R.H., B. M. Zagorski et J. Rayner, J. (2012). Comparison of Primary Care Models in Ontario by Demographics, Case Mix and Emergency Department Use, 2008/09 to 2009/10 ICES Investigative Report, Institute for Clinical Evaluative Sciences, Toronto.
17. Horrocks, S., E. Anderson et C. Salisbury (2002). « Systematic review of whether nurse practitioners working in primary care can provide equivalent care to doctors », British Medical Journal, vol. 324, no 7341, p. 819-823.
18. Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé (2010). Mythe : Consulter une infirmière praticienne plutôt qu’un médecin équivaut à recevoir des soins de deuxième classe, Ottawa (Canada) : FCRSS.

Les articles À bas les mythes sont publiés par la Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé après avoir été revus par des spécialistes du sujet. La FCRSS est un organisme indépendant et sans but lucratif financé dans le cadre d’une entente conclue avec le gouvernement du Canada. Les opinions exprimées par les personnes qui distribuent ce document ne reflètent pas nécessairement celles de la FCRSS. © 2012.