Entrevue de la FCASS avec Sharon Jackson, le Trinity Village Care Centre

« Nous avons un résident dont le score de l’échelle de dépression a chuté de 11 à 3 après qu’on a réduit considérablement ses antipsychotiques. Une autre résidente a commencé à parler. Elle ne disait pas un seul mot pendant très longtemps, et tout à coup, elle répondait à des questions simples.»

mai 2015

Trinity Village Care Centre

Sharon Jackson, à gauche, avec le résident Vincent.

Une nouveauté : occasionnellement, nous nous entretenons avec des chefs des projets en cours soutenus par la FCASS. Ce mois-ci, nous présentons le Trinity Village Care Centre (Kitchener), l’un des 15 organismes qui participent au projet collaboratif de la FCASS, Réduire le recours aux antipsychotiques en soins de longue durée. Ce projet collaboratif d’amélioration de la qualité a été créé pour s’attaquer à un sérieux problème dans les établissements de soins de longue durée (SLD), où un résident sur trois prend des médicaments antipsychotiques sans qu’un médecin ait établi un diagnostic de psychose. Sharon Jackson, gestionnaire de projet, décrit les progrès de son équipe face à l’utilisation inappropriée des médicaments antipsychotiques chez des résidents atteints de démence, depuis le lancement officiel du projet en septembre 2014.


Pouvez décrire votre initiative et votre population cible?

Le but de l’initiative est de réduire l’utilisation des antipsychotiques chez les personnes âgées qui ne reçoivent pas un diagnostic de schizophrénie, de la maladie de Huntington ou qui ne souffrent pas d’hallucinations ou de délires. On prescrit souvent aux résidents des médicaments antipsychotiques pour contrôler des comportements indésirables. Or, notre objectif consiste à diminuer grandement cette pratique de prescription. 

Quels sont leurs problèmes de santé les plus pressants, en plus de la démence?

La plupart de nos résidents ont de nombreuses comorbidités. Nous avons affaire avec une population âgée fragile. Certains souffrent de maladies cardiaques, de diabète, de cancer et bien d’autres maladies encore, et plusieurs prennent tout un éventail de médicaments. Si je dois indiquer le problème de santé le plus pressant, ce sera la polymédication. Beaucoup de ces résidents prennent tellement de médicaments différents qu’il est parfois difficile de savoir si les symptômes qu’ils éprouvent sont dus à l’un des médicaments ou à un problème physique.

Pourquoi cette initiative est-elle importante pour Trinity?

Alors que notre mission est de construire « une communauté compatissante qui valorise et favorise la valeur et la vie de tous », notre vision est que Trinity Village Care Center soit un chef de file communautaire, offrant un style de vie holistique et dynamique aux résidents et au personnel grâce à des pratiques exemplaires ainsi qu’à la recherche et la technologie innovantes dans un environnement respectueux de l’environnement. La réduction de l’utilisation des antipsychotiques s’inscrit parfaitement dans cette démarche, parce qu’en réduisant ces médicaments potentiellement nocifs et en les remplaçant par des interventions non pharmacologiques pour améliorer la qualité de vie de ces résidents, nous agissons dans l’intérêt de tous nos résidents. Nous apprécions tous et chacun de nos résidents et aimerions qu’ils aient la meilleure qualité de vie possible.

L’utilisation d’antipsychotiques ne fait souvent que masquer un problème plus important. Notre priorité est d’utiliser la technologie innovante et des pratiques exemplaires pour améliorer la qualité de vie pour chacun de nos résidents. Nous espérons que la culture dans notre foyer concernant l’utilisation des antipsychotiques va changer et que le personnel examinera TOUJOURS en premier le modèle de soins P.I.E.C.E.S. avant d’envisager des solutions pharmacologiques à ces comportements. (Note : le modèle de soins P.I.E.C.E.S., qui intègre les aspects Physiques, Intellectuels, Émotionnels, les Capacités, l’Environnement et la dimension Sociale, encourage le personnel à regarder, dans le traitement des patients, non seulement leur dossier médical, mais aussi leur histoire personnelle, par exemple leur ancienne carrière.)

Avez-vous Vouliez-vous mettre en œuvre ce type d’amélioration de la qualité déjà avant de vous joindre au projet collaboratif de la FCASS?

Oui, nous avions en fait élaboré un plan de travail pour notre programme de soutien comportemental de l’Ontario ou Behavioral Supports Ontario (BSO) en fournissant des détails sur la façon dont nous pourrions diminuer l’utilisation des antipsychotiques dans notre foyer. Lorsque nous avons présenté le plan de travail aux fins d’examen par la consultante en ressources psychogériatriques consultante en ressources psychogériatriques, elle nous a demandé si nous le faisions dans le cadre d’un financement de la FCASS.

Comment avez-vous entendu parler de cette possibilité?

Lorsque notre CRP nous a demandé si nous faisions le travail avec le soutien de la FCASS, j’ai immédiatement effectué une recherche sur Internet. J’y ai trouvé cette possibilité, puis j’ai établi la communication avec la FCASS.

Quelles stratégies utilisez-vous pour assurer la pertinence des prescriptions et améliorer les soins aux résidents atteints de démence?

Nous sommes partis du bon pied dès le début. J‘ai commencé les réductions auprès de deux résidents de chaque unité , donc 10 résidents sur 42 qui étaient sur antipsychotiques. Nous démarrons avec un outil efficace de suivi des médicaments antipsychotiques qui a été élaboré par notre pharmacie. Nous établissons une base de comportements et les effets secondaires, ensuite nous demandons une réduction des médicaments. Une semaine plus tard, nous reprenons le suivi des comportements et des effets secondaires et si rien ne change (ou, mieux encore, s’il y a amélioration) nous demandons une autre réduction. Nous répétons ce processus jusqu’à l’abandon des médicaments.

Par contre, s’il y a une augmentation des comportements problématiques, nous procédons à un examen P.I.E.C.E.S. afin de déterminer quels sont les problèmes et d’aider le personnel à y remédier de concert avec le résident en question. Nous ralentissons ensuite les réductions tout en travaillant avec le personnel pour améliorer nos chances de succès.

Décrivez vos résultats ainsi que vos plus grandes réussites à ce jour. Comment les patients ont-ils bénéficié de votre travail? Que représente ce projet pour les résidents et les familles touchés?

Nous avons commencé le projet avec 42 résidents prenant des antipsychotiques, soit 28 % de l’ensemble des résidents. De ce groupe initial, nous comptons maintenant 18 résidents prenant des antipsychotiques ou 12 % de la population du foyer. Le nombre actuel des résidents du foyer qui prennent des médicaments antipsychotiques est un peu plus élevé, soit 22 résidents, en raison de nouvelles admissions.

Certains patients ne présentent aucun changement de comportement avec l’abandon des antipsychotiques, ce qui signifie qu’ils prennent en fait moins de médicaments apparemment inutiles, mais pouvant causer des effets secondaires. Toutefois, les meilleures histoires sont celles des résidents qui semblent « se réveiller » lorsqu’on diminue les antipsychotiques. Nous avons un résident dont le score de l’échelle de dépression a chuté de 11 à 3 après qu’on a réduit considérablement ses antipsychotiques. Une autre résidente a commencé à parler. Elle ne disait pas un seul mot pendant très longtemps, et tout à coup, elle répondait à des questions simples.

Les familles ont dit qu’il est tellement agréable d’avoir de meilleures interactions. Elles étaient stupéfaites de voir à quel point leurs proches sont devenus beaucoup plus vifs et alertes.

De quelle façon avez-vous utilisé les données interRAI pour votre projet?

Nous avons utilisé les données interRAI pour suivre de près des changements d’état, par exemple dans le cas d’un résident dont le score de l’échelle de dépression a chuté de façon spectaculaire. Au premier trimestre, nous n’avons pas observé beaucoup de changements dans les données, mais au deuxième trimestre, nous avons commencé à constater une plus grande amélioration de ces chiffres.

Quels ont été vos plus grands défis et obstacles?

Notre plus grand obstacle a été l’adhésion du personnel. Le personnel ne voulait pas réduire le recours aux médicaments et ni « réveiller » les résidents ainsi que des comportements potentiels. Cependant, la plupart des employés ont vu les avantages de ce travail, en particulier depuis que nous avons utilisé une partie de l’argent de la subvention de la FCASS pour financer les heures supplémentaires de notre équipe du programme BSO : elle apporte davantage de soutien au personnel qui réapprend comment prendre soin des résidents, à qui il était plus facile auparavant d’apporter des soins, parce qu’ils étaient tellement endormis.

Comment avez-vous fait face à l’absence d’engagement initiale du personnel?

Le personnel a juste besoin d’être rassuré que nous ne voulions pas arriver en coup de vent pour arrêter la prise de médicaments de tout le monde puis lui laisser gérer la situation. Je pense que nous avons fait un très bon travail de le soutenir auprès des résidents chez qui on a observé une augmentation des comportements problématiques. Je pense en particulier à une résidente dont nous avons commencé à diminuer les antipsychotiques en octobre. Il y a eu, en conséquence, une augmentation de comportements. Nous avons donc examiné tous ses médicaments, avons travaillé avec le personnel et avons pu finalement (tout juste la semaine dernière) la sevrer complètement des antipsychotiques.

Qu’en est-il des médecins? Souscrivent-ils à ce projet et y participent-ils toujours activement?

Un de nos médecins l’appuie totalement et il est vraiment fantastique. Il diminue les antipsychotiques à notre demande et lorsqu’un résident présente de nouveaux comportements, il le dirige vers le programme BSO plutôt que lui prescrire des médicaments..

Est-ce que votre haute direction vous appuie? Que faites-vous pour qu’elle demeure engagée envers ce projet?

Notre haute direction nous appuie fermement. Nous lui faisons régulièrement rapport, par courriel, des progrès du projet. Nous publions des articles dans notre bulletin. Nous avons d’ailleurs présenté une mise à jour, cette semaine, à notre conseil consultatif professionnel.

En général, est-ce que les familles et les amis vous appuient? Comment réagissent-ils en voyant un être cher devenir soudainement plus alerte?

Les familles qui ont remarqué une différence sont très heureuses. Comme je l’ai dit, certains résidents ne montrent aucun changement visible tandis que d’autres présentent des changements beaucoup plus évidents. Les familles ont le sentiment que les visites à leurs proches sont maintenant de meilleure qualité. C’était une expérience très satisfaisante.

Comment le financement et le soutien de la FCASS vous aident-ils à atteindre vos objectifs?

Nous utilisons le financement de la FCASS pour contribuer surtout aux frais de personnel, permettant ainsi à notre équipe de BSO de consacrer plus de temps au personnel pour les soutenir dans les changements. Nous avons également mis à profit une grande partie du financement pour des initiatives d’éducation afin de renforcer les capacités du personnel dans le traitement non-pharmacologique des comportements.

Comment prévoyez-vous soutenir la formation du personnel et assurer la pérennité des améliorations pour ces résidents?

La beauté de ce projet qui s’intègre si bien dans le plan BSO ce projet est qu’il ne cessera pas lorsque les fonds de la FCASS s’épuisent. Nous pouvons nous permettre de faire des heures supplémentaires grâce à ce financement et de travailler d’arrache-pied pour élaborer des protocoles ainsi que pour améliorer des avis médicaux afin de repérer des résidents dont la prise de médicaments peut être réduite. Le plan consiste pour nous à assumer plutôt un rôle de surveillance après la réalisation du projet, sans devoir mettre en place tous les changements futurs.

Prévoyez-vous être en mesure de diffuser votre travail à d’autres établissements de Trinity Village?

Trinity Village est un établissement autonome. Cependant, comme je travaille aussi dans un autre établissement, j’y ai commencé à diffuser ces idées.