Le Québec lance un projet collaboratif sur l’utilisation appropriée des antipsychotiques en partenariat avec la FCASS

« Ce ne sont pas des maladies ou des symptômes, mais bien des personnes humaines »

L'ensemble des établissements au Québec qui ont une mission CHSLD, c’est-à-dire 24 centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS), centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS) et un centre universitaire de santé (CUSM) de partout au Québec se sont réunies à Montréal les 29 et 30 novembre pour le lancement d’un projet collaboratif provincial portant sur l’utilisation appropriée des antipsychotiques en centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD). Restreindre l’utilisation de ces médicaments permet d’améliorer la qualité des soins offerts dans les CHSLD aux personnes atteintes de démence, ainsi que l’expérience vécue par ces dernières, leurs proches et le personnel. Inspiré par l’approche d’utilisation appropriée des antipsychotiques (UAA) de la Fondation canadienne pour l’amélioration des services de santé (FCASS), ce projet collaboratif, appuyé par le ministère de la santé et services sociaux du Québec, est offert en collaboration avec la FCASS et des experts du Québec en la matière.

Le lancement du projet Optimisation des pratiques, des usages, des soins et des services – Antipsychotiques (OPUS-AP) était une promesse du gouvernement provincial. En effet, « Lors du Forum sur les meilleures pratiques en CHSLD, nous nous sommes engagés à améliorer la qualité de vie des résidents par des gestes concrets, fondés sur des approches qui ont fait leurs preuves auprès des résidents hébergés. », a rappelé Gaétan Barrette, ministre de la Santé et des Services sociaux. « L’appui que nous accordons à cette initiative novatrice témoigne de nos efforts pour offrir le meilleur milieu de vie possible à ces personnes, en adoptant des méthodes stimulantes qui favorisent leur plein épanouissement. »

Selon Maureen O’Neil, présidente de la FCASS, si la surutilisation des antipsychotiques est un enjeu qui touche l’ensemble du pays – et du monde –, il y a cependant de l’espoir. « En 2015 et 2016, 24 % des résidents des centres de soins de longue durée prenaient des antipsychotiques sans avoir reçu de diagnostic de psychose, mais il y a cinq ans, ce taux était de 32 %, indique Mme O’Neil. Notre expérience de la promotion d’une utilisation appropriée des antipsychotiques au Canada nous a appris qu’il est possible d’améliorer les soins de la démence et de réduire le recours inapproprié à ces médicaments en s’appuyant sur des approches axées sur la personne. »

L’utilisation des antipsychotiques est particulièrement marquée au Québec. Ainsi, selon la Dre Véronique Dery, directrice scientifique, UETMISSS, CIUSSS de l’Estrie – CHUS, professeure agrégée, « jusqu’à 80 % des résidents des CHSLD au Québec sont atteints de démence, et 40 % à 60 % d’entre eux prennent des antipsychotiques. La province enregistre le taux le plus élevé d’ordonnances d’antipsychotiques chez les personnes de 65 ans et plus. »

« Le projet OPUS-AP vise à revoir nos façons de faire, dans le fond, c’est de revenir sur l’usage approprié des antipsychotiques dans un contexte de CHSLD, » a expliqué Dr Jacques Ricard, directeur du projet OPUS-AP mandaté par le CIUSSS de l’Estrie – CHUS, et boursier du programme FORCES de la FCASS. « Il est clair qu’on doit se questionner sur la prescription, mais la prescription part d’où? Elle part d’une évaluation d’une clientèle de résidents avec ses proches et actuellement on se rend compte qu’il y a un problème d’évaluation, de formation et d’interprétation dont nos résidents ont besoin. Ils n’ont pas nécessairement besoin d’antipsychotiques, ils ont peut-être besoin de mesures autres que la prescription. »

Traduire les données probantes en mesures concrètes À l’atelier de Montréal, 72 personnes – dont des préposés aux bénéficiaires, des médecins, des pharmaciens, des infirmières et d’autres professionnels et administrateurs – ont participé à des séances interactives visant à approfondir leurs connaissances des approches de la démence axées sur la personne, des antipsychotiques, de la gestion du changement, de l’évaluation et d’autres sujets dans le cadre d’un processus de changement structuré. 24 équipes font partie de la première phase de cette initiative, qui sera étendue à 317 centres (CHSLD) au cours des trois prochaines années.

« Il s’agit de passer de la recherche aux actes », explique Martin Beaumont, un des deux PDG co-porteurs du projet OPUS-AP et chef de la direction du CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec. « Nous avons créé une autoroute de transfert des connaissances dans le cadre de cette démarche collaborative. On va tous mettre l’épaule à la roue pour faire la différence. »

Une approche éprouvée

L’approche favorisant une utilisation appropriée des antipsychotiques (UAA) a pris racine à Winnipeg, au Manitoba. « En 2010, environ 30 % des résidents des établissements de soins en hébergement de Winnipeg prenaient des antipsychotiques– ce taux pouvant atteindre 50 % dans certains établissements – lorsqu’un collègue et moi-même avons intégré le programme FORCES de la FCASS », rappelle Cynthia Sinclair, gestionnaire régionale, programme des FSP, accréditation et élaboration des normes, Interlake-Eastern Regional Health Authority, Manitoba. « Nous souhaitions démontrer la puissance des données pour les soins de longue durée et nous avons choisi de nous concentrer sur les données sur les antipsychotiques provenant du RAI. » L’approche développée par Mme Sinclair et Joe Puchniak, maintenant directeur des opérations, Soins de longue durée, Office régional de la santé de Winnipeg, combine l’utilisation de données, la formation du personnel, les soins axés sur le travail d’équipe et les stratégies de soins axées sur la personne. « Il est important de prendre connaissance du point de vue de tous ceux qui interagissent avec les résidents parce qu’il permet d’obtenir des renseignements précieux », ajoute Mme Sinclair.

Le succès de l’approche a incité la FCASS à lancer en 2014 un projet collaboratif pancanadien afin d’en faire la promotion. Ce projet a permis de réduire ou d’éliminer l’utilisation d’antipsychotiques chez plus de la moitié des résidents participants et de diminuer les chutes des patients de 20 %, tout en réduisant considérablement la violence verbale et physique et la résistance aux soins des résidents.

En 2016, le Nouveau-Brunswick a été la première province à travailler avec la FCASS pour faire essaimer l’approche UAA au moyen du projet collaboratif Utilisation appropriée des antipsychotiques au Nouveau-Brunswick (UAA-NB).

« Le plus intéressant de l’expérience du Nouveau-Brunswick dépassait largement les résultats immédiats, explique le Dr Dery. C’était les histoires à propos de l’augmentation de la durée des états de veille et de l’amélioration de la qualité de vie des proches, et l’enthousiasme du personnel. »

Ce ne sont pas des maladies ou des symptômes, mais bien des personnes humaines

Bien que souvent associée uniquement à la perte de mémoire, la démence – ou les troubles neurocognitifs (TNC) majeurs – peut cependant provoquer également d’importants troubles de comportement. « De 80 % à 97 % des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer présenteront certains symptômes comportementaux et psychologiques liés à la démence (SCPD) à un point de l’évolution de la maladie, selon la Dre Marie-Andrée Bruneau. Ces symptômes peuvent se manifester d’un très grand nombre de manières : dépression, euphorie, hallucinations, agressivité, désinhibition sexuelle et agitation physique, notamment. »

Ce sont ces comportements qui peuvent mener à l’utilisation d’antipsychotiques comme l’halopéridol (Haldol), la quétiapine (Seroquel) et la rispéridone (Risperidal). Les antipsychotiques sont trop souvent utilisés en première ligne pour répondre aux comportements difficiles associés aux troubles neuro-cognitifs (le plus souvent de l’agitation) plutôt que de les considèrer comme une alternative de deuxième ligne lors les approches de base et des interventions non pharmacologiques ont échoué. « Vous arrive-t-il parfois de dire des choses qui n’ont pas de sens? » demande Suzanne Gilbert, chef adjointe, soins pharmaceutiques, Institut universitaire de gériatrie de Montréal, CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. « Et si un étranger tentait de vous enlever vos vêtements, résisteriez-vous? Il faut comprendre que les comportements des personnes atteintes de SCPD sont semblables à ceux des personnes qui, comme vous et moi, n’en sont pas atteints. Nous devons également comprendre que le résident n’est pas une maladie ou un symptôme, mais bien une personne humaine. »

Communication et travail d’équipe

Les équipes sont composées de directeurs de programmes de soutien à l’autonomie des personnes âgées, de chefs de projet, de chefs cliniques infirmiers, médecins, pharmaciens et préposés aux bénéficiaires, de responsable de la mesure et de représentants des proches . Le travail d’équipe et la communication ont été des thèmes conducteurs tout au long de l’atelier, et un grand nombre de préposés aux bénéficiaires présents ont souligné l’importance de valoriser leur rôle et de connaître individuellement les résidents. Comme l’un des participants l’a, bien résumé : « Je suis préposé aux bénéficiaires et je suis professionnel de la santé. Faites-nous confiance, on les connait, on est leur ange gardien.»

Les proches sont aussi des membres clés de l’équipe de soins. Armand Boudreau, consultant en gestion, représentant de la FCASS, souligne justement que « “Les membres de la famille sont des experts dans le vécu de leurs proches.”»

Un partenariat solide

Le CIUSSS de l’Estrie – CHUS a été mandaté par le gouvernement du Québec pour diriger le projet OPUS-AP au nom de l’ensemble des CISSS et des CIUSSS de la province. Voici d’autres partenaires :

  • Ministère de la Santé et des Services sociaux
  • Fondation canadienne pour l’amélioration des services de santé
  • Institut national d’excellence en santé et services sociaux
  • Regroupement provincial des comités des usagers
  • Fédération québécoise des Sociétés Alzheimer